COUPLE
Juan Hastings


   

 

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HARRY, COMME TOUS LES SOIRS, rentrait chez lui, après le travail. Il était banquier dans un petit établissement financier de la région. Il avait en charge les transactions à l’International, il s’occupait des contrats et des relations avec les clients étrangers. Il avait été recruté voilà bientôt une trentaine d’années pour ses qualités de polyglotte, il parlait anglais, allemand, italien, plus quelques rudiments en russe et en arabe. Harry gagnait pas mal d’argent, vivait confortablement... Il était parfaitement intégré au système capitaliste, qui certes lui avait pompé toutes ses forces physiques et morales, mais il avait eu à peu près tout ce qu’il avait toujours rêvé de posséder, alors les remords... Harry rentrait tranquillement chez lui après ses dix heures de travail et il s’attendait à retrouver sa fidèle épouse à la maison. Et là encore ils joueraient une petite saynète, lorgnant sans mal vers la comédie de boulevard. Il serait gentil et Elle attentionnée. Ils échangeraient leurs impressions sur leur journée de travail et invariablement, elle lui demanderait ce qu’il désirait manger avant de se diriger vers la cuisine afin de préparer le repas. L’hypocrisie et un non-dit terrible affleuraient dans le flot de leur conversation, comme ces poissons que, quelquefois, on aperçoit à la surface de l’eau, plate et uniforme à première vue. Le mal qui avait peu à peu déconstruit leur union, était le même qui s’était tant acharné sur les âmes mélancoliques : la lente et impitoyable érosion du temps. Le temps emportait tout sur son passage ; l’homme, l’amour et les idéaux artistiques des grands rebelles. Harry ne comprenait pas vraiment où il avait merdé dans son existence. Il avait réussi sa vie, n’avait plus à se soucier du lendemain et peut-être était-ce là qu’il avait fauté, justement ? Il avait aussi pas mal forcé sur le whisky, le vin et la bière. Tellement d’ailleurs, que pendant un assez long moment ils constituèrent les seuls vrais amis honnêtes qu’il ait comptés dans ce bas monde. L’alcool, la pire drogue dure avec l’héroïne, lui avait permis de tenir toutes ces années durant, mais elle l’avait aussi marginalisé, si bien qu’il était maintenant définitivement sorti du rang, sans amis ni famille. Sa femme l’avait progressivement laissé tomber... Depuis sept ans toutes les failles et micro-failles de leurs êtres semblaient s’être transformées en un incommensurable fossé, que le temps et les engueulades répétées avaient rendu parfaitement infranchissable. Et la naïveté s’était estompée, la stratégie conjugale avait fait son apparition : LE MANAGEMENT DU COUPLE MODERNE DANS TOUTE SA SPLENDEUR !. Elle ne le trouvait plus aussi attirant et semblait avoir comme une sorte de rejet pour le coït marital. La tension psychologique qu’avait engendré le manque d’attention sensuelle était quasiment insoutenable, et les colères dionysiaques que l’homme déchu transmettait gratuitement et inlassablement à tout son voisinage n’arrangeaient pas les choses, bien au contraire. La situation s’était envenimée jusqu’à à atteindre un point de non-retour fatal et symptomatique. Les insultes pleuvaient et se heurtaient à un mur sibyllin et froid, bien défendu par l’envoi répété de petits piques(pics) acerbes. Le jeu aléatoire de la vie avait repris le dessus, obligeant les deux membres du couple à une laborieuse improvisation de leur liberté, qu’ils ne pensaient même plus pouvoir encore un jour exprimer. Le temps avait achevé de rompre les liens du mariage, qu’un lent processus de décomposition, avait accompagné depuis le jour où ils avaient commencé à faire chambre à part. Et la soirée s’annonçait mal, les whiskys que Harry s’étaient envoyés à l’apéritif semblaient l’avoir complété explosé, il avait du mal à parler, articulait très mal et ne comprenait ce qu’on lui disait que si on le répétait plusieurs fois :

-  Comment ? Qu’est-ce tu dis ? Hein ? Qu’est-ce que tu dis ? Quoi... ? Parle pas si vite...
-  (-poignant-)T’es encore bourré ! Tu m’avais promis d’arrêter...

Il n’aimait pas ce genre de réflexions désagréables, mais ne faisait rien pour ne pas se les attirer... Cela le contrariait terriblement, le contraignait à boire plus, toujours plus, et à la fin il s’écroulait, terrassé, non sans avoir tout dévasté sur son passage après avoir perdu le contrôle de son véhicule personnel. Et la fin elle ressemblait à peu près toujours à ça. L’épouse de Harry sentant la tempête se lever, se retranchait dans ses appartements et s’enfermait à double tour, de peur de subir à nouveau la loi de la force de la nature, lâchée dans l’appartement. Les yeux rougeoyant d’alcool, il finissait toujours par venir taper, cogner contre la porte de la chambre de sa femme. Toute l’énergie négative, que la non satisfaction des désirs de son pénis avait engendrée, ressortaient d’un coup, dans sa gestuelle et son verbe :
-  C’est ça !... tu t’es encore enfermée, pour que je vienne pas te toucher... C’est pas normal bordel !, tu es ma femme et tu vis sous mon toit, t’entends, hein, t’entends ? Elle l’entendait bien sûr, comment aurait put-elle faire autrement ?, mais elle était terrorisée par son attitude et son argumentation.
-  J’en ai marre, t’entends... Je peux plus supporter ça, c’est plus possible, hein, t’entends... T’es ma femme quand même... MERDE ! Commence alors son petit jeu infâme, il tourne en rond dans l’appartement, quelle que soit l’heure, et à chaque fois qu’il change de pièce, il claque la porte de toutes les forces disponibles de son être déconfit mais néanmoins brut. Il prolonge ainsi son règne temporaire de terreur les instants suffisants que l’alcool le tanne définitivement sur une chaise, son lit, le divan, bref là où il atterrit. La lutte feutrée, que Harry et sa femme se livraient sans relâche, les rapprochait tous les deux chaque jour de la mort, et ils avaient déjà sombré dans les arcanes secrets et grisants de la vie, délaissée et plus du tout assumée. Toute remise en question semblait hypothétique et le spectre de la "non-vie" planaient sur ces deux êtres redevenus créatures. NON-VIE : Nom féminin. Ressemble à la mort et constitue l’exacte négation de la vie mais tout en étant vivant. "LA NON-VIE EST BIEN PIRE QUE LA MORT"

Dans notre époque confusément terrible il faut savoir vivre et toujours vouloir vivre, car la mort est parfois plus facile que la vie elle-même .Vivre c’est s’adapter et non pas renoncer, ce n’est pas dériver et devenir des êtres contre nature, renonçant à leur essence c’est-à-dire l’existence. Les vieux mais aussi les jeunes glissent facilement dans la " non-vie" en refusant la vie... SANS LE SAVOIR, ils meurent avant de mourir réellement...

 

 




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