Ginger

par Fauve,    

 

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Au téléphone, Carine m’a dit : « Je te prête mon cheval jusqu’à demain, il est gentil, je sais que tu t’en occuperas bien et ce soir, tu pourras aller faire une promenade avec lui sur la plage si tu veux ».

C’est un cheval qui ressemble à celui que j’ai fabriqué dans mes rêves. Un peu espagnol, un peu barbe, et noir. Par la vitre de la voiture de Carine qui entre dans l’allée, je le vois, installé sur la banquette arrière, tranquille, un peu voûté en raison de la bassesse du toit.

Elle me le laisse et s’en va.

Je le fais entrer dans mon salon et lui propose à boire. « De l’eau gazeuse », dit-il. Ce à quoi je réponds que c’est connu, cela, les cheveux aiment les bulles. « Oui oui ! renchérit-il, les bulles ! »

-  C’est vrai, poursuis-je, tes amis des courses, on leur donne du coca et de la bière, ils adorent ça.

Puis j’ajoute :

-  Tu sais que c’est quand même dingue. Tu te rends compte que tu es le premier animal avec qui je parle, comme ça, comme si de rien n’était. Une fois, j’ai longuement dialogué avec un chien mais ce n’était pas pareil du tout.

Il s’appelle Ginger. Ce n’est pas très original pour un cheval, mais c’est son nom, c’est comme ça, tant pis. Et oui, il veut bien aller se promener sur la plage. « Tu as bien pris ton filet ? » je lui demande. Il me fait un signe affirmatif. Cette histoire de bride, ça me travaille un peu. On est là, à échanger en bon français, et mine de rien, l’idée de monter sur son dos et de le... comme ça, comme avec n’importe quel autre cheval, ça me fait tout bizarre. Je lui jette un clin d’œil amical : « on se fera bien un petit galop, sur la plage, hein ? »

Il répond : « Un p’tit trop, un p’tit trop... »

Dans le hangar, il s’est déjà sellé. M’approchant, filet à l’épaule, je lui annonce, un brin gênée : « Il va falloir que je te mette ça. » En même temps, je ne me vois pas chevaucher sur la plage, au milieu de tout le monde, sans rien. Je ne veux pas prendre le risque de perdre le contrôle. Ce cheval m’a été confié et c’est une responsabilité. Nous sommes prêts. Comme il se doit, j’ajuste les rênes, mets le pied à l’étrier et me hisse en selle.

« Ça va ? » je demande, une fois dans mon assiette. « Oui, oui » fait-il, et nous partons vers la plage.

J’ai pris le parti de ne pas toucher sa bouche. Enfin pas trop. Après tout, nous sommes là, cheminant, à parler de choses et d’autres, et si je ne dis pas côte à côte, c’est uniquement parce que nous sommes l’une sur lui, sinon c’est exactement ça. N’empêche. J’essaye un peu, juste pour voir, rêne d’ appui par-ci ou par là, pour voir s’il obéit, ce qu’il fait. Sans que je le demande, même, il esquisse quelques pas de galop. Deux-trois foulées, larges comme je les aime. Je lance un « Yaééé ! » heureux ! Mais il s’arrête là. Tant pis, pas grave. Sur la plage, c’est le jour. Quantité de baigneurs se baignent et de bronzeurs bronzent. « Tu ne veux pas te mouiller les sabots dans la mer ? » je propose, tout en alliant le geste cavalier à ma parole. Il n’est pas très chaud mais y va tout de même. En fait de mouiller les pieds de mon cheval, c’est une grosse vague qui arrive, assez forte pour, aiguillée d’un mouvement de retour en berge qu’il se hâte d’effectuer, nous rejeter sur la rive au beau milieu des corps qui vivotent dans leur désert de serviettes. Je suis mouillée jusqu’aux cheveux. Pour me donner une contenance, je dis à mon cheval : « Je repars demain à Paris, moi, alors, il fallait bien que je goûte à un dernier grand coup de mer ! »

Le soir est venu. Il y a bal en salle des fêtes et je lui apprends à danser le rock’n’roll. Il adore ! Nous sommes en train de nous amuser comme des petits fous quand je vois sa propriétaire, à l’autre bout de la salle, venir vers nous, l’air mi-grave mi-aigu. Carine me dit que sa voisine prépare son départ, une vieille un peu dérangée qui va se faire livrer son cercueil demain matin en grande pompe. « Elle est morte ? » je demande. « Mais non, répond-elle, elle est en plein préparatifs, elle a invité plus de cinquante personnes et elle est excitée comme une gamine qui attend sa Miss Bell ! Faut que j’y retourne. Sinon ça va bien avec Ginger, je vois. Bon, je vous laisse. A demain alors ! »

Curieux, on dirait que tout le monde va s’en aller demain... « Je vais parler de toi, dis-je à Ginger. Je vais mettre ta photo et écrire sur toi, les gens doivent te connaître. C’est incroyable que tu existes, inouï. Personne n’a jamais vu ça. Tu es un cheval et tu parles comme nous. Mais surtout, tu es l ’animal le plus gentil que je connaisse. »

« Où ça ? » demande Ginger. Je lui montre ce qu’est un magazine, lui lis quelques colonnes d’un journal. Il semble emballé, même si, au fond, je sens bien qu’il ne comprend pas la finalité de la chose. Ce que je ne comprends pas, moi, c’est qu’un être pareil existe et que personne ne le sache. Oui, la photo d’un cheval, c’est assez répandu, pour ne pas dire surfait. Bien que, comme ça, en maton, avec le rideau gris accordéon derrière et son air si tranquille...

-  Tu es plus simple que les hommes, toi. Les hommes, quand ils ont un problème, ils disent que c’est toi le problème, ils te font mal à la gueule avec des mots, ils font les incompris. La vérité, c’est qu’un homme a peur d’aller au bout des choses mais ne supporte pas de passer pour un dégonflé alors il retourne le truc et, de dégonflé, passe à victime. Et le bourreau, bien sûr, c’est toi.

-  Moi ? Un bourreau ?

-  Mais non Ginger, tu n’es même pas un bourrin. C’est une expression, Quand je dis « toi » dans ce contexte-là, je veux dire l’autre.

-  Une troisième personne ?

-  L’autre, la personne en face si tu préfères, et là, en l’ occurrence, la femme ! L’homme a peur de la femme. Je connais peu d’hommes qui parviennent à aller au bout de la femme. En fait, je me demande même si... Tu sais Ginger, ceux qui font des reproches ne les puisent pas nulle part, c ’est en eux qu’ils se servent, c’est si facile et si facile aussi de ne pas s’en rendre compte. Exemple non dégrossi (non dégrossi c’est à dire sans les nuances pour ne pas t’embrouiller l’esprit) : les yeux fermés, ils boivent un coup et quand ils sont bourrés ils te traitent de pochtronne.

-  Qu’est-ce que c’est, une pochtronne ?

-  Un pochetron, c’est quelqu’un qui est mené par sa vie au lieu de la mener.

-  Comme moi ?

-  Non, toi tu es un cheval et tu ne bois que de l’eau gazeuse.

-  Ah bon.

-  Et puis après ils disent qu’on est gentille.

-  Ben ça, c’est pas méchant.

-  C’est limite, je t’assure.

Ginger faisait beaucoup d’efforts pour comprendre tout ce que je lui racontais de nos us et coutumes d’humains. Lui, me disait-il, quand il était en couple avec une jument, c’était beaucoup moins compliqué. Ils couraient dans les carrières, se mordillaient le garrot de temps en temps et voilà ! La vie était belle ! J’aurais aimé le garder. Mais je n’étais pas au pays des trente-six mille volontés.

Carine a téléphoné à la fin du soir pour raconter que la vieille venait de casser sa pipe : « C’était très joli, après s’être fracassée au sol la pipe fumait encore... un air de Kraftwerk... vraiment très joli... »

Fauve

Crédit photographique Siloé - lire l’entretien avec Siloé sur hermaphrodite

 



Fauve

Fauve a dix-neuf ans depuis l’An de Grâce Mil Neuf cent quatre-vingt-onze. Elle écrit, gratte, respire dans un même petit cahier "clairefontaine" qui lui a été offert par une dame médium lors d’une rencontre karmique adolescente, lequel a la particularité de faire pousser ses pages tout seul au fur et à mesure des années sans jamais s’épuiser. Son meilleur ami est un python constrictor volé dans un parc animalier du Finistère. Le reptile étant radicalement sourd, il ne porte pas de nom. Entre deux failles temporelles, Fauve intervient dans les colonnes de certaines revues poétiques ou underground et fait des jolis dessins (spécial animation flash) pour les sites de ses copains et copines.

 




 

 

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