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J’étais grand pour mon âge, à cette époque. J’avais dix ans et je mesurais un mètre quatre-vingt-deux. Maman m’habillait en fille parce qu’elle avait honte de moi. J’avais honte de maman à cause de son grand nez. Mes copains disaient qu’elle avait le nez comme j’avais la bite. J’avais une grande bite pour mon âge. Je faisais semblant d’en être fier mais à chaque fois qu’un de mes copains soulevait ma robe pour la montrer à tout le monde, je rougissais. Papa était parti de la maison, soi-disant parce que le nez de maman avait grossi, en réalité parce que ma bite était devenue plus grosse que la sienne. Maman faisait des ménages pour nous nourrir et m’élever mais elle trouvait difficilement du travail parce qu’elle cassait les vases avec son grand nez. Le premier docteur que j’ai vu pour ma bite, il a voulu que je l’encule mais j’étais encore trop jeune pour bander. C’était un docteur de la Sécurité Sociale et il m’a dit qu’avec une taille comme la mienne j’allais sûrement coûter cher à la société. Le deuxième docteur que j’ai vu pour ma bite, c’était une doctoresse et elle a poussé des hurlements quand j’ai retiré ma robe et je me suis retrouvé dans un bureau de l’autre côté du couloir où il y avait un docteur qui examinait les garçons. Il a comparé sa bite avec la mienne et il m’a dit que je n’avais pas à m’en faire pour mon avenir, que je trouverais toujours une place dans la société. Le troisième docteur que j’ai vu pour ma bite, c’était au régiment. J’avais vingt ans et je mesurais toujours un mètre quatre-vingt-deux. Ma bite mesurait un mètre quatre-vingt-quatre et j’espérais bien qu’on allait me réformer. Le docteur militaire n’avait jamais vu une bite aussi extraordinaire et pourtant, comme il m’a dit, il avait « fait les colonies ». Il m’a demandé si je préférais être réformé parce que j’étais trop petit pour ma bite ou parce que ma bite était trop grande pour ma taille. Je lui ai répondu que mon plus cher désir était de la mettre au service de la France mais il ne m’a pas cru parce que les tests que j’avais passés juste avant lui avaient montré que j’aurais voulu être américain. Il arpentait son cabinet le long de ma bite et il me disait d’un air admiratif : « Je ne sais même pas si l’Amérique est un pays assez grand pour vous. Quel dommage, ajouta-t-il, que l’URSS ait déçu les espoirs qu’on avait pu mettre en elle, une bite pareille aurait mérité d’être mise au service du socialisme. » Une fois réformé, je suis allé demander un passeport et un visa pour l’Amérique et en remplissant le formulaire j’ai mis à « signes particuliers » : bite d’un mètre quatre-vingt-quatre. L’employée m’a demandé combien ça faisait en pouces, je lui ai dit combien ça faisait en pieds. Elle a laissé tomber son stylo de saisissement, il est tombé sur le bout de ma bite et ça m’a fait mal. Je lui ai demandé de s’excuser. Elle m’a dit que j’étais encore un de ces emmerdeurs qui se plaignent toujours qu’on leur marche sur la bite dans le métro. J’avais pris le métro une fois dans ma vie. On m’avait marché sur la bite et je n’y avais jamais remis les pieds. Comme cette femelle vindicative avait profité de ce qu’elle ramassait son stylo par terre pour toucher ma bite, je suis sorti de son bureau en lui marchant sur les seins. Vous l’auriez entendue hurler ! Elle avait ouvert sa porte à deux battants pour faire passer ses deux gigantesques mamelles et elle me poursuivait dans le couloir en hurlant des obscénités. Elle tenait ses seins à pleines mains pour ne pas se prendre les pieds dedans. J’en faisais autant avec ma bite. On devait avoir l’air fin. Finalement, j’ai épousé Marilyn. C’était ça ou me résigner à ne jamais aller en Amérique parce que c’était elle qui avait la haute main sur la délivrance des visas. On a fait un grand mariage et je me suis aperçu que de m’être marié avec Marilyn, ça avait mis fin à la honte que j’avais du nez de maman. Il faut dire qu’elle avait profité de ce que c’était une noce américaine pour porter un chapeau si extravagant que son nez était éclipsé. J’étais en Amérique. Je mentirais si je disais que tout le monde là-bas avait une grande bite mais je n’étais pas unique en mon genre et j’appris vite que nous étions plus de deux cents, à travers les États de l’Union, à avoir une bite dont la taille dépassait le mètre cinquante. La mienne n’était pas la plus grande. Elle était la douzième en ordre d’importance décroissant. Je me suis inscrit à leur « Club des Grandes Bites » et c’est là que j’ai connu Jimmy-les-Roubignolles qui m’a expliqué comment il faisait, avec sa grande bite, pour gagner au poker. On s’est associé, Jimmy-les-Roubignolles et moi qu’on appelait Delfeil le Frenchie, et on a monté un numéro de danseurs de bites à claquettes qui nous servait de couverture et nous permettait de nous déplacer d’un tripot à l’autre du pays. Marilyn avait démissionné de son travail au consulat, elle s’était inscrite au « Club des Gros Seins » et elle n’avait pas tardé à s’y laisser pervertir par des homosexuelles qui firent d’elle une dépravée. Je divorçai. Grâce à mon appartenance au « Club des Grandes Bites », j’obtins la nationalité américaine sans difficultés. Depuis que j’étais associé au poker avec Jimmy-les-Roubignolles, maman n’avait plus besoin d’aller faire le ménage chez les autres car je lui envoyais de quoi vivre tous les mois. Elle se plaignait pourtant de ne pas avoir assez car elle faisait le ménage chez elle pour s’occuper et au lieu de casser les vases de ses patronnes avec son nez, elle cassait les siens et dépensait des sommes considérables pour les remplacer. Je ne comprenais pas pourquoi elle tenait tant à avoir des vases chez elle car elle détestait les fleurs. Elle aimait les vases pour les vases, me disait-elle. Quand elle est morte, la vérité m’est apparue clairement. Dans un tiroir dérobé de son secrétaire, j’ai trouvé des photos qu’elle avait prises d’elle-même. C’étaient des autoportraits qui la représentaient avec son nez caché dans un vase. Elle souriait à l’objectif en essayant d’avoir l’air naturel avec son nez dans son vase, c’était poignant. Je ne regarde jamais ces photos sans remercier le ciel de m’avoir donné une grande bite plutôt qu’un grand nez. Grâce au Club des Grandes Bites nous avions des réductions chez les plus grands tailleurs de New York et de Chicago et nous étions toujours impeccablement habillés. Notre numéro de bites à claquettes, qui passait en attraction des orchestres de jazz les plus célèbres, nous permettait de séduire toutes les filles que nous voulions, et même au-delà, mais quoi, comme disait Jimmy-les-Roubignolles, quand on a de la bite pour dix, on en a aussi bien pour douze. Lui, il avait ses couilles extravagantes en plus, j’aurais pu être jaloux mais je dansais mieux et j’avais de plus beaux yeux, ça compensait. Je vous parle de ça, c’était avant la guerre. Il n’y avait pas tous ces truqueurs aux hormones qu’on voit maintenant. Quand le président Albert Lebrun est venu à New York en bateau, j’étais avec la colonie française de la ville, groupée derrière l’ambassadeur qui l’attendait sur le port. Les journalistes ont voulu nous photographier ensemble, le président et moi. J’ai dit que je voulais bien mais à condition que la présidente soit avec nous. Elle a demandé en me montrant : « Qui est ce monsieur ? » et elle a rougi quand on lui eut dit qui j’étais. Le président, qui avait appris un peu d’anglais pendant la traversée et qui avait décidé de ne se laisser étonner par rien en Amérique, n’arrêtait pas de dire en regardant mon pantalon : « Very funny, very funny ». Il trouvait ça drôle que j’aie été obligé de m’exiler pour devenir moi-même, alors que lui avec sa petite bite il était devenu le président de tous les Français. Quand les Allemands ont envahi la France et qu’il a dû céder la place à Pétain, ça ne m’a pas fait de la peine pour lui. Il paraît que Pétain, d’ailleurs, question bite, ça ne valait pas tripette non plus. Le docteur dit que ma grande bite me rend agressif avec les gens normaux. Normal vous-même, toubib ! J’ai assez souffert quand j’étais petit avant que je comprenne pourquoi Papa m’avait abandonné. Puisqu’il n’a pas supporté la taille de ma bite, je ne vois pas pourquoi, moi, je devrais être indulgent pour la taille de celle des autres. Après tout, ils n’avaient eux aussi qu’à tirer dessus dans leur berceau. Est-ce que mon mètre quatre-vingt-deux m’a gêné dans ma vie ? Je vous répondrai que je n’ai jamais souffert de mon mètre quatre-vingt-deux mais que j’ai souffert un jour de ne mesurer qu’un mètre quatre-vingt-deux. C’est quand je me suis retrouvé à Londres, pendant la guerre, devant le général de Gaulle. J’avais peint sur ma bite une croix de Lorraine aux couleurs de la France et j’étais venu la lui montrer. Il était plus grand que moi. Il m’a toisé, m’a montré une étagère sur laquelle se trouvaient divers objets ornés d’une croix de Lorraine et il m’a dit :« Posez ça là. » Après quoi il m’a tourné le dos et est rentré dans son bureau. Je me suis retrouvé tout con avec ma bite à l’air. Heureusement, Jimmy-les-Roubignolles m’avait accompagné. Il m’a dit : « T’en fais pas, Delfeil, on va lessiver au poker les planqués de son état-major. » On les a lessivés. Quarante ans après, on en trouvait qui étaient encore en train de se refaire sur le dos de la France.
D.D.T.
in Le Fou parle n°20. Avril/Mai 1982.
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