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Joël Séria : Filmographie complète d’un obsédé sexuel

Le vendredi 17 février 2006



Licencieux et poétique ; romantique et paillard... Joël Séria est certainement ce qui est arrivé de mieux aux années 70. Peuplé de beaufs à grandes gueules et de fessiers rebondis, son cinéma de la démesure y fleurait bon l’entrecuisse moite et l’aisselle en chaleur... Trop, peut-être : ce fumet sauvage, caractéristique d’une œuvre à nulle autre pareille, a pu effaroucher, voire choquer. Et certains critiques peine-à-jouir (Télérama, entre autres) d’assimiler un peu vite cette truculence à du mauvais goût ; l’histoire officielle du cinéma se chargeant au final d’entériner l’injustice.

Cet article, présentant en exclusivité mondiale la filmographie complète et commentée, est donc le premier pas vers une prochaine (et inévitable) réhabilitation du bonhomme. Aux générations nouvelles redécouvrant (ébahies) les fameuses Galettes de Pont-Aven ou Comme la Lune, il offre un éclairage sur cette œuvre callipyge injustement méconnue, dévoilant au passage la part plus subtile et humaniste souvent dissimulée derrière ces aimables rotondités...

Jean-Pierre Marielle - 16.6 ko
Jean-Pierre Marielle
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6 long-métrages :

Mais ne nous délivrez pas du mal (1971)

1er film, censuré en son temps pour anticléricalisme primaire (le mot est faible). 2 gamines délurées mettent à sac une institution pour jeunes filles tout ce qu’il y a de convenable en apparence... dans les faits, sous couvert de religiosité, le pensionnat transpire la concupiscence : les nonnes (jolie scène en clair obscur) y ont les tétins qui pointent et les abbés (rougeauds comme on n’en fait plus) une belle bosse sous la soutane. Si le film fait agréablement la peau à certains clichés tenaces (pureté de l’enfance et toutes ces conneries), la charge anticléricale, elle, a plutôt mal vieilli. Restent, sur le plan pervers, quelques moments d’anthologie : le quasi viol d’une des 2 petites allumeuses par un paysan puceau, sommet d’érotisme glauque et leçon de cinéma - ou comment une simple culotte petit bateau, filmée d’une certaine façon (« à la Séria »), peut s’avérer mille fois plus malsaine que toutes les foufounes purulentes du monde. Sans conteste, l’une des scènes les plus dérangeantes de toute la filmographie du réalisateur (qui en contient pourtant un certain nombre). A noter aussi, première apparition de la muse Jeanne Goupil en nénette tentatrice, formidable de naturel avec son duvet aux aisselles que l’on devine (séquence émotion !) doux comme de la soie...

Charlie et ses 2 nénettes (1973)


Charlie et ses 2 nénettes (1973) - 14.3 ko
Charlie et ses 2 nénettes (1973)
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Tendre road-movie. Balade sur les routes de France en compagnie d’un quadragénaire cool et 2 petites prolos, lassées de leurs jobs de champouineuses et rêvant de mettre les bouts... Bien entendu, elles finiront dans son pieu, mais à la bonne franquette, bien loin de la lubricité habituelle de l’auteur.
Malgré la description d’un quotidien au ras des pâquerettes (vendeur de toiles cirées sur les marchés, on a vu des héros plus exaltants...), le film distille une étrange poésie, charme conjugué des petites routes de province et du largage d’amarres comme philosophie de vie (sujet récurrent). C’est le triomphe du naturalisme dans ce qu’il a de plus (im)pur : tout cela transpire et sent (fort) les années 70, blousons en skaï, futals oranges ou verts fluos, balloches ringards et p’tits loulous droit sortis d’une chanson du Renaud d’avant la débâcle. Sous l’œil du cinéaste, la France profonde n’a jamais été aussi belle qu’ici, toute en cheveux gras et couleurs criardes. Et l’on sort gonflé à bloc de ce film qui redonne foi en l’homme : heureusement qu’il y aura toujours, ici et là, des anges comme Charlie pour tirer les nénettes de leur quotidien prolétaire grisâtre, les mener joyeusement à l’aventure sur les routes de France.
Alors... le chef d’œuvre de Séria ? en tout cas une superbe entorse à sa réputation de cinéaste beauf lubrique. Et ce, malgré l’explosion de Marielle en second rôle effarant : vendeur ambulant de cathédrales miniatures (sic), con laid et puant, matrice cauchemardesque de tous les machos à venir...

Charlie et ses 2 nénettes (1973) - 15 ko
Charlie et ses 2 nénettes (1973)
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Les galettes de Pont-Aven (1975)


Classique des redifs d’été sur TF1... vaut (beaucoup) mieux que sa réputation de film pour campings. Un représentant en parapluie peintre à ses heures largue les amarres, sa bourgeoise coincée du cul et son job à la noix, pour s’amouracher d’une québécoise brillant plus par la cambrure que par l’intellect. Il tombera de haut lorsque celle-ci mettra les bouts... et plus encore lorsqu’il comprendra (trop tard) que malgré les apparences, sa bourgeoise mouillait encore - mais pas pour lui. Echouera finalement à Pont-Aven, alcoolique paillard et triste, où il sera sauvée par une jolie gamine : Marie, vierge (ça ne s’invente pas), pleine de grâce (évidemment, puisque incarnée par Jeanne Goupil) et consentante...
Tout, là-dedans, nous apparaît aujourd’hui miraculeux, du bouffage de cureton (Piéplu et sa sœur bigote) à celui du minou (Andréa Ferréol, plus plantureuse que jamais), en passant par des seconds rôles plus bluffants les uns que les autres (mention spéciale à Fresson et Lavanant).
Surtout, le film définit une bonne fois la subtile nuance entre grivoiserie (Dolores McDonough à poil pendant tout le film) et érotisme : dans la fameuse scène finale, Marielle contemple d’un air extatique la toison de Jeanne Goupil, dont nous ne verrons STRICTEMENT RIEN ! Le cinéaste, qui jusque-là exhibait les femmes sous toutes les coutures, nous laisse simplement imaginer le triangle noir de la sienne à travers les descriptions merveilleuses qu’en fait le poète (« on dirait de la mousse... »). Ce faisant, il réussit là l’une des scènes les plus absolument bandantes de l’histoire du cinéma.

Les galettes de Pont-Aven (1975) - 48.5 ko
Les galettes de Pont-Aven (1975)
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Marie-Poupée (1976)


On se souvient que Serin, dans les Galettes, fétichisait les arrière-trains féminins et évoquait Marie-Poupée, p’tite amie de Gaugin... Ni une ni deux, Séria développe cette fois le thème du fétichisme sexuel, délaisse la veine qui a fait le succès des Galettes et revient à une tonalité proche de son premier film.
Conte cruel : l’héroïne, petite fille attardée, rencontre le prince charmant, ils se marient et... les ennuis commencent. Car le châtelain bellâtre (Dussolier) est obsédé par les poupées et ne conçoit sa (non) sexualité qu’en fonction de ça. Il jouera donc à la poupée tous les soirs avec sa femme, l’habillant déshabillant jusqu’à plus soif, longues scènes de nus et d’effleurements où le corps splendide de Jeanne Goupil hurle pour qu’on le prenne... peine perdue ! Minée de frustration, elle finira dans les bras costauds d’un grand méchant loup (Fresson), lequel, découvrant sa virginité, la violera.
Si le film n’est pas totalement réussi, il vaut néanmoins pour son ambiance de grande bourgeoisie malsaine (Chabrol, qui a pourtant basé sa réputation là-dessus, est enfoncé), culminant dans une scène d’horreur insoutenable : Dussolier s’apprêtant à « jouer à la poupée », mais avec une gamine de 5 ans cette fois... Surtout, il éclaire d’une autre facette le sexe paillard des Galettes et Comme la lune : l’abstinence, nous dit Séria, engendre la frustration et la perversité, alors... pourquoi réfréner plus longtemps nos élans libidineux ? C’est la morale (un peu simple) de ce petit film fragile écrasé entre 2 mastodontes.

Comme la lune (1977)


Œuvre au noir, film le plus triste de son auteur, à la morale sans espoir (la vie est une garce, les femmes itou... et les mecs ne valent guère mieux). Quelle terrible misanthropie a pu conduire à ce déferlement de haine ? Après l’échec de Marie Poupée, on devine le calcul de Séria : « ah bon, vous voulez du beauf de Pont-Aven, bande de nazes ? ben j’men va vous en refiler jusqu’à la nausée ! ». Ce film reprend donc les grandes lignes des Galettes (le beauf larguant sa bourgeoise pour une foldingue du cul, laquelle met les bouts, etc.), mais en hystérise et noircit le propos : le macho est encore plus con (préfère le foot à la peinture, c’est dire), les femmes ne sont que nymphos ou impossibles frustrées, plus question de muse ou rédemption cette fois-ci ! Evidemment, Marielle est impayable, les répliques fusent à tout bout de champ et pourtant... le rire (si présent) se fige bientôt dans la gorge : et si, dans ce con comme la lune, il y avait un (tout petit) peu de nous-mêmes ? Ce mauvais goût et cette grande gueule, ce sont bien les nôtres, parfois, à nos moments les plus Français moyens... On comprend alors que les spectateurs de l’époque n’aient pas goûté la mauvaise blague, sale miroir qu’on leur tendait là. Triste retour de bâton : Séria mettra ensuite 10 ans avant de pouvoir refaire un vrai film...

Les 2 crocodiles (1987)


L’heure du bilan. A quoi reconnaît-on un grand cinéaste ? Peut-être à une certaine cohérence dans l’œuvre, un univers qui lui est propre (ou plutôt sale, dans le cas qui nous intéresse), identifiable au premier coup d’œil. Peu importe l’époque, début 70’s ou fin des 80’s, il y a un grain, une laideur Séria... en tout cas un univers visuel tons dégueulis et province sordide qui lui colle à la peau, fait râler les critiques de Télérama, et atteint ici son paroxysme humoristique.
En Bretagne, Jean Carmet croise Marielle, ancien danseur nu au Casino de Paris (photo à l’appui pour les sceptiques), taxi le jour, videur de peep-show la nuit, et surtout... ex-ennemi public numéro 1 (ben voyons !) poursuivi par une meute de malfrats dans ce trou du cul de France profonde. Une fois encore, Séria s’amuse (comme un sale gosse) à filmer un western décapant dans une province peuplée d’illuminés et fous furieux en tous genres, où défilent les plus beaux seconds couteaux du cinoche du sam’di soir (la palme à Guiomar revenu d’Afrique avec boucles d’oreille vaudous, un reste de paludisme, et cette philosophie de vie : « j’adore les négresses... les blanches, elles me débectent, elles ont un goût d’flotte »). Festival de bons mots (« médecin, vétérinaire, c’est bidet blanc et blanc bidet ! une femme, ça n’est jamais qu’une chèvre améliorée »), d’éphémères moments de grâce (la déclaration amoureuse de la grosse cousine, plus belle chose jamais écrite sur la frustration sexuelle des vieilles filles) pris en sandwich par des gags purement scatologiques (la mémé bombardant ses infirmières de crème caramel, ou se chiant dessus pour échapper à des voyous). C’est d’ailleurs la grande leçon du film, et plus globalement de l’œuvre : le trivial peut (parfois) atteindre au poétique, et vice-versa. Paradoxalement Séria, dans la laideur et l’énormité caractérisant la dernière phase de sa carrière, en dit beaucoup plus sur la nature humaine et nos p’tites vies foireuses que beaucoup de nanars esthètes à prétentions sociologisantes... il faut juste savoir (se) creuser un peu, gratter l’épaisse couche de crasse pour en faire ressortir le brillant, petit supplément d’âme derrière tous ces pauvres monstres... lesquels, au final, paraissent tellement proches de nous que l’on ne saurait trop les blâmer, eh eh...

Les 2 crocodiles (1987) - 33.9 ko
Les 2 crocodiles (1987)
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POST-SCROTUM : notre héros, grillé auprès de la profession pudibonde, ronge aujourd’hui son frein en publiant des bouquins hauts en couleurs, toujours emplis de ces culs et cons magnifiques qui ne demandent qu’à s’agiter encore sur grand écran... Un exemple :

L’œil de Vénus (éditions Le Cercle)


Intriguée par son précédent bouquin, une éditrice propose à Séria d’écrire un roman érotique... Celui-ci, très porté sur la chose, ne se fait pas prier. L’histoire : intriguée par son précédent bouquin, une éditrice (perverse) propose au narrateur (étalon) d’écrire un roman érotique... et lui donne même un sacré coup de main en réalisant nombre de ses fantasmes. Amusante mise en abîme, qui permet surtout de retrouver certains thèmes du cinéaste : amour des entrecuisses féminins odorants, particulièrement chez les gamines lubriques bien embouchées, etc. Quelques scènes semblent même directement tirées des films (le strip-tease de l’épouse, décalque de celui de Comme la lune, les seins d’une sexagénaire en souvenir de Dora Doll, sans oublier les inévitables considérations gastronomiques, « quelle saveur, quel arôme ! un peu salé, iodé, et si fort en urine », en écho aux Galettes). Certainement pas le livre érotique du siècle, mais... donne envie de revoir ses films, et surtout ses petites héroïnes (Jeanne Goupil, Nathalie Drivet, Catherine Wagener), histoire de mettre un visage sur les chairs fraîches à pilosités bouclées si joliment effeuillées au fil des pages...

POUR EN FINIR  : les éditions du Cherche-Midi viennent de publier la version romancée des Galettes de Pont-Aven, agrémentée d’une suite : Pleine Lune à Pont-Aven, scénario d’un (utopique) prochain film...

Nicolas Brulebois

 


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