Entretien avec Patrick Font et Daniel Gros
Le samedi 29 janvier 2005
Entretien avec Patrick Font et son compagnon de jeu, Daniel Gros, après la représentation du spectacle Walter et John au Nouveau Vertigo de Nancy. Un entretien fleuve comme le webzine Hermaphrodite les aime, dense, couillu, efficace, parlé et sincère !
A vos bons yeux messieurs, dames !
Et pour ceux qui ne connaitraient pas Patrick Font, cette très bonne présentation d’Eric Mie
 Patrick Font
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Hermaphrodite : - Comment t’es-tu organisé après être sorti de prison ?
Patrick Font : - Organisé ? J’ai tué trois procureurs généraux, j’ai baisé trois avocates, justice est faite ! Organisé ?... disons que j’ai eu la chance d’avoir des copains, dont Daniel qui est là, qui était le plus actif, aussi bien avant, pendant, qu’après. On s’est connu le 7 janvier 1980, en Haute Savoie, et peu à peu, de fil en aiguille, on a travaillé et joué des spectacles de variété, des pièces de théâtre. Quand j’étais en Formule 1, c’est le premier, qui est venu me voir, ce qui est déjà important, et à m’écrire. On a continué à discuter pendant ce temps-là des projets d’avenir, parce que dans ces cas-là, il n’y a qu’une chose qui compte. C’est l’avenir qui tient le moral des gens. Parce que le présent n’est pas brillant et le passé encore moins. C’est ce qu’on a fait, tout le temps, au parloir aussi, en se racontant des conneries, parce qu’il faut bien rire, surtout dans ces endroits-là.
Daniel Gros : - On a pas bu par contre...
Patrick Font : - Ah oui c’est vraiment ce qui manquait... on était à jeun en plus... Puis en sortant, on a rapidement repris les activités. Le premier spectacle qu’on a fait était une pièce qu’on a créée en 1991, qu’on a rejoué à Saint-Jean de Maurienne où habite Daniel, dans un tout petit café-théâtre. Ça s’appelle Walter et John, qu’on joue d’ailleurs ce soir et demain. Inutile de vous dire que j’avais une trouille monumentale, parce que cela faisait quand même quatre ans que je n’avais pas vu de public. Et puis, je ne savais pas comment les gens allaient m’accueillir. Je pensais qu’ils allaient faire un petit peu la gueule ou quoi que ce soit... et puis non, ça c’est passé, c’était vraiment très émouvant... ça m’a donné du cœur à l’ouvrage, ça m’a regonflé, et puis on continue à jouer ensemble. De mon côté aussi, je fais des choses. J’ai retrouvé une bonne partie de la troupe d’antan avec qui je continue, et puis voilà.
Mais ce n’est pas facile, parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde aux spectacles. Quand on a une réputation comme celle que j’ai encore, c’est très difficile de remonter la pente. Il y a des gens qui boudent ou ne veulent pas se montrer dans la salle, parce tiens, t’as vu, il est allé voir l’autre ! Heureusement, il y a un phénomène important, il y a des gens qui ne me connaissent pas du tout, qui ne m’ont jamais vu nulle part, et qui me découvrent avec Daniel.
L’autre jour, une vieille dame à Paris me dit, Ah, ben c’est extraordinaire, c’est drôlement bien de commencer à faire du spectacle à votre âge ! J’ai trouvé ça extraordinaire (rires). Et à Lyon, pareil, une bande de jeunes, entre 20 et 25 ans, qui évidemment ne connaissaient pas ce qui s’était passé autrefois avec Font et Val, tout ça, et qui me disent, Ah c’est bien, vous débutez... ? Oui, oui, je débute... Ah, quand même, mais vous avez pris des cours ! (rires)
Il y a d’heureuses surprises comme ça. Et puis avec l’ancien public, il y a quand même un handicap, il veut toujours entendre et voir ce qu’il a entendu et vu. C’est un peu normal, dans sa tête, il a le duo imprimé. Parfois, il réclame des chansons qu’on a chantées à deux et que je n’ai jamais chanté seul, que je suis donc incapable de chanter. Parce qu’il veulent revoir ce qu’il ont vu. Ça je comprends. Mais tout seul, ce n’est pas possible. Et puis les pages se tournent, on a envie de dire autre chose. On est plus virulent sur certaines choses, et moins sur d’autres, parce qu’on estime qu’autrefois, il y avait un peu de mauvaise foi, en tirant tous azimuts, et que maintenant, il y a peut-être des choses qui valent le coup d’être observées et respectées. Par contre, il y a d’autres domaines dans lesquels la virulence est plus forte qu’autrefois. C’est normal. Donc ce n’est pas tout à fait pareil.
Quand des gens me disent, oh, tu n’as pas dit de mal de Raffarin !... ça m’énerve ! Alors, je dis non, Raffarin ne dit jamais de mal de vous ! Et il pourrait en dire, de vous autres français ! Vous êtes 10 millions à regarder la Star Ac, et je peux vous dire que dans la tête de Raffarin, votre côte de popularité, elle est de 2 et demi. Alors, foutez-moi la paix avec Raffarin. Et puis, t’as rien dit sur Sarkozy ! Sarko quoi ? c’est quoi ? Moi, de toute façon j’ai horreur des étrangers (rires). Enfin, ils veulent ce qu’ils ont entendu il y a 20 ou 30 ans. Avec Daniel, on ne se moque jamais de ces personnages, parce que ça ne nous intéresse pas. Il y a d’autres choses à dire. Si on veut parler de gens connus, il ne faut pas se tromper de cible... les municipalités, les centres culturels, les gens qui font soi-disant de la culture... on parlait encore des cultureux qui font soi-disant du théâtre... d’ailleurs, on va bientôt jouer Walter et John font du théâtre pour mettre un peu en boite ce milieu culturel à la con où le metteur en scène te dit, c’est bien ce que tu as fait sur scène... tu as traversé là... mais tu ne parles pas avec tes genoux... tes genoux ne disent rien... et ça, ça existe... J’ai vu ça à Paris. Pas les genoux, c’était le ventre ! Tu ne dis rien avec ton ventre ! Moi, je disais, je peux dire quelque chose avec mon ventre ? Je viens de manger du cassoulet là (rires) ! Il y a d’autres centres d’intérêts plus actuels que Raffarin et Sarkozy. La politique politicienne, bon ça va.
Voilà, je pense avoir répondu correctement à la question... que j’ai complètement oublié (rires).
Hermaphrodite : - Quel souvenir gardes-tu du professeur Choron ?
Patrick Font : - Ah, excellent ! Je le connaissais bien, j’allais souvent au bouclage du journal qui se situait rue des Petits pères. Ils faisaient le bouclage dans un restau, et évidemment ça bouffait, ça buvait, ça dansait sur les tables à la fin. Je revois toujours Gébé danser avec Cabu sur une table. Ils étaient allumés. C’était la joyeuse ambiance, et Choron, évidemment, était le chef d’orchestre qui battait la mesure avec son fume-cigarettes, et encourageait tout le monde à déconner, à boire et à bouffer. C’était toutes les semaines comme ça.
(... on entend des gens manifester à l’extérieur du café-théâtre Le Nouveau Vertigo où a lieu l’entretien...)
Patrick Font : - Tiens, il y a une petite manif... c’est contre le froid (rires)... c’est parce qu’ils n’aiment pas le froid... on veut d’la chaleur... on veut d’la chaleur...(rires) C’est juin 68 ! Et donc, Choron m’appelle un jour et me dit, tu veux pas qu’on fasse quelque chose ? A l’époque, dans Hara-Kiri mensuel, il faisait un photomontage, mais hyper hard ! Il y avait du cul partout ! Je dis, oh oui, ça m’amuserait bien. Et il me dit, bien, bon tu t’habilles en bonne femme. Je suis arrivé là-bas autour d’une grande table. Il y en avait un qui prenait des photos sans arrêt. Il n’arrêtait pas de flasher. Je dis qu’est-ce qu’on fait ? Il dit, t’occupes pas. C’est Wolinski qui donnait la mesure et qui posait des questions à tout le monde. Qu’est-ce que vous pensez de la sécurité sociale ? Enfin, n’importe quoi, et l’autre prenait des photos... Evidemment quand les photos paraissaient dans le journal, il y avait une autre légende. Après Wolinski, me dit, maintenant, tu embrasses ta voisine... c’était une asiatique... il me dit tu l’embrasses, tu lui roules une pelle... J’ai su après que c’étaient des filles qui travaillaient dans le porno, etc., et qui étaient prêtes à tout. Je ressens encore sa langue au bout de mon œsophage (rires). Un ramonage en règle. Puis, maintenant allongez-vous sur la table, untel va dépoiler l’autre et lui faire une pipe...
C’est comme ça que j’ai connu Choron, enfin pas seulement ça, c’est pour vous dire que je garde le souvenir d’un personnage, d’une espèce de bombe, de dynamite, un 14 juillet permanent, toujours à base de champagne et de cigarettes. Un heureux vivant. C’est pour ça qu’il n’a pas suivi dans la deuxième partie du journal quand le journal a refait surface. Lui voulait la grande déconnade.
Hermaphrodite : - Aujourd’hui, par rapport à l’évolution de la liberté de la presse, tout le monde nous dit qu’il n’est plus possible de refaire Hara-Kiri ...
Patrick Font : - Comme disait Héraclite, un philosophe grec présocratique (rire), on ne descend jamais deux fois le même fleuve. On ne peut pas refaire Hara-Kiri, on ne peut faire que quelque chose de différent et de nouveau. Parce qu’encore une fois, on a plus les mêmes cibles. Maintenant vous allez dire du mal de quelqu’un de façon classique, les gens s’en foutent. Dire quelque chose de mal sur Raffarin, je ne vois pas l’intérêt. En plus, il n’est pas élu. Il a été choisi. Il fait ce qu’il veut le pauvre pépère, il fait ce qu’il peut. D’ailleurs en France, c’est comme ça, quel que soit le premier ministre, élu ou pas élu, les six premiers mois, il a 75 % de côte de popularité alors qu’il a rien foutu, et après il est complètement descendu. Moralité : il faut qu’un premier ministre ne fasse RIEN ! Il restera à 75 %. Les français n’aiment pas les hommes politiques qui agissent. Je ne dis pas qu’il avait beaucoup d’idées, m’enfin il a fait son boulot.
Hermaphrodite : - Sauf un mec comme Sarkozy, lui, c’est un agitateur...
Patrick Font : - Oui, c’est pour ça qu’il est apprécié. C’est un agitateur, et il dispose des médias de façon très intelligente, il le fait très bien. C’est un homme de spectacle. Raffarin n’est pas un homme de spectacle, il a été nommé ! Pauvre pépère, on l’a posé là... Ben je vais faire mon travail moi... Je dis pas qu’il le fait ni bien ni mal... je m’en fous... de toute façon, les français ne veulent aucun changement. Ils veulent que ça change mais pas que ça bouge. Les français, c’est la Poste (rires). Il faudrait un tsunami pour les bouger. Et qu’ils soient tous rapatriés en Thaïlande. On est trop conservateurs chez nous. Et c’est de ça dont on parle avec Daniel. Et puis c’est ça qui amusant, être toujours à rebrousse-poil du public. Si vous leur dites, vous êtes des conservateurs, vous ne voulez pas que ça change, etc., ça les heurte un peu. Et c’est ça qui est jouissif. On le dit gentiment, on est très aimables, mais c’est intéressant de dire des choses qui ne se disent pas.
Hermaphrodite : - Vous faites des représentation à quelle fréquence ?
Patrick Font : - Pas trop. Daniel, lui, joue dans 8 spectacles différents, et il ne mélange pas les répliques. C’est incroyable ! Je ne sais pas quand est-ce qu’il dort, d’ailleurs il dort pas. Donc on se voit de temps en temps. On fait Walter et John numéro 1. Il a écrit Walter et John numéro 2 qui se passe à la campagne avec deux autres comédiens. Ce sont toujours Walter et John. L’un fait une cure d’amaigrissement, et l’autre une cure pour grossir. On a aussi des sketches, des variétés, des petites chansons, des monologues, dans lesquels on réunit des copains, parfois une dizaine, et c’est la grosse soirée. C’est sympa. C’est plus un truc pour se retrouver et manger ensemble, parce que dans ce métier-là, on a trop tendance à être chacun de son côté et ce n’est pas bon. Il faut se retrouver. Avec des gens qui ne vont pas réclamer 15 briques de cachet pour une soirée.

Hermaphrodite : - Tu as co-écrit le spectacle Walter et John ?
Daniel Gros : - Non, pas celui de ce soir. Patrick l’a écrit en pensant à Sacha Guitry.
Patrick Font : - J’ai pensé au texte Le Diable boiteux. Si Sacha Guitry n’avait pas existé, j’aurais fait du Bosso (rires).
Daniel Gros : - En 1982, quand la pièce a été créée, Patrick était content de s’éloigner de son humour ravageur habituel. Là, il faut défendre la comédie, le jeu d’acteur et le texte, parce qu’il n’y a pas de grosses ficelles. Enfin, il y en a deux ou trois qu’on a rajouté à l’usage par commodité de jeu (rires). C’était un pari audacieux et intéressant. Et moi, en tant que comédien, évidemment, j’ai plongé là-dedans. Je crois même que c’est moi qui ait bassiné Patrick pour qu’on la remonte tout les deux cette pièce.
Hermaphrodite : - Et tes 8 autres spectacles ?
Daniel Gros : - Il y a un peu de tout. Du classique. Je joue avec Marianne Sergent une pièce historique sur la Commune de Paris. Je joue trois spectacles pour enfants, de 2 à 77 ans. Je joue un monologue, Arlequinerie, dont je suis fier. Une pièce qui n’est pas là pour faire rire, qui amuse évidemment, je ne suis pas...
Patrick Font : - ... Francis Huster... (rires)
Daniel Gros : - Oui, voilà... moi je fais rire, mais en le sachant (rires). Il y en a encore 2 ou 3 autres... Walter et John à la campagne, des contes avec les filles...
Hermaphrodite : - Est-ce que la presse parle de vous ?
Patrick Font : - Non. Enfin, la presse locale est sympa. Mais la presse nationale, non ! Quand nous étions au Lucernaire, il n’y a que Le Figaro qui nous a annoncé tous les mercredi dans le Figaroscope, pendant 6 mois, alors qu’on leur a rien demandé.
Hermaphrodite : - Ils ont morflé, le Figaro !
Patrick Font : - Ah oui, alors ils ont morflé ! Et quand je suis passé à Lyon, j’ai reçu aussi Le Figaro, ils ont fait 1/8ème de page...
Daniel Gros : - ça t’inquiète pas ça ? (rires)
Patrick Font : - Non, ça me rassure (rire de Daniel Gros), je préfère ça que dans Libération, surtout que maintenant, Libé est racheté par De Rothschild. Il paraît que Le Figaro va être racheté par l’Abbé Pierre, donc ça compense (rires). C’est le monde à l’envers !
Daniel Gros : - Ce qu’il faut dire, c’est que beaucoup de centres sont frileux, on a des potes qui nous disent, on ne pourra plus jamais vous accueillir, mais c’est bien ce que vous faîtes tous les deux. Pour dire qu’il y a quand même un certain poids culturel et social qui fait qu’on peut jouer dans des petits lieux comme ça qui n’ont pas de subventions et pas de comptes à rendre. Mais quand il s’agit d’un centre culturel avec un directeur qui nous connaît depuis longtemps et nous a toujours accueillis avant l’accident, avant le Formule 1, il nous dit, ça me ferait tellement plaisir de vous accueillir, mais je ne peux pas, parce que... parce que... parce que les élus, etc. Quand on va jouer dans un bistrot pour tout public, pour la population locale, les gens ça ne les choque pas.
Patrick Font : - Il y a toujours quelqu’un dans l’opposition qui peut dire à la municipalité, regardez qui il accueille ! ça peut être une arme. Quoi, vous accueillez ce type-là, alors Bravo ! maintenant, on va le faire savoir ! Et pour les élections suivantes ça peut aider.
Daniel Gros : - Parce qu’on France, on est pour la double peine, et voire même pour la peine de mort quand il s’agit de tout ça.
Patrick Font : - Ah oui, carrément !

Daniel Gros : - Même chez des amis comédiens ou metteurs en scène, on m’a beaucoup reproché de continuer à jouer avec Patrick.
Hermaphrodite : - Et toi Patrick, tu disais que Laurent Ruquier t’avait beaucoup aidé..
Patrick Font : - Oui, oui... Il m’a soutenu. D’abord, il m’a écrit. Quand il s’est agi de sortir plus tôt que prévu et avoir « liberté conditionnelle », six mois plus tôt... mais six mois, ça compte, même une journée. Il fallait verser 100 000 francs. Si je les avais, je pouvais sortir. Le juge d’applications des peines me dit, le jeudi, écoutez, Monsieur Font, je veux bien vous faire sortir, j’ai confiance en vous, mais il y a des lois, vous comprenez ? Alors, il faut qu’il y ait quand même un petit geste... si vous pouviez débloquer 100 000 francs pour lundi, vous sortez mardi. Je dis, mais 100 000 francs comme ça... ? Il me dit, écoutez, c’est tout ce que je peux vous dire, remuez ciel et terre, je sais que vous avez beaucoup d’amis qui continuent de vous soutenir. Il a appelé le brigadier en chef au bâtiment où il y avait le téléphone, et lui dit, vous allez amener Monsieur Font au téléphone de me part. Vous lui permettez de téléphoner à ses amis, à tous ses amis. Ce qui est quand même assez exceptionnel. On a rarement vu ça. Alors, j’arrive au téléphone, je cherchais tous mes numéros... j’appelle Christophe Aleveque qui était en bagnole et se rendait à Mulhouse à l’aéroport. Je lui dit, voilà ce qui se passe, il me faut 100 000 francs... Ah, oui attends, j’ai mon avion tout à l’heure... bon je fais mon gala ce soir - on était jeudi -, et je m’en occupe demain. Et pendant toute la journée du vendredi, il a ratissé. Il est allé chez mon éditeur, Héraklès, il est allé voir Ruquier, il est allé voir tous les copains que je connaissais à Paris, avec sa femme, même il traînait les mômes. Toute la journée ! Lundi matin, le chèque arrivait ! Ben ça c’est beau ! ça c’est beau ! mais il a sué ! et le mardi je sortais... J’y croyais pas. Le lundi matin, l’assistance sociale m’appelle, qui était charmante d’ailleurs... je serais bien resté pour elle (rires)... mais il fallait que je sorte (rires)... Elle me dit, Monsieur Font, j’ai une excellente nouvelle. Ça c’est un chèque... Je dis, ça alors ! Et elle me dit, vous sortez demain. Et le lendemain, j’ai été dehors. Une des premières personnes que j’ai vu, c’était Daniel à St Jean de Maurienne, à travers quelques bons verres de whisky. Parce quand tu n’as pas bu d’alcool pendant quatre ans et deux mois...
Daniel Gros : - Il faut rééduquer !
Patrick Font : - Moi, je ne me suis pas rééduqué du tout. C’étaient apéro, pinard pendant qu’on bouffait, et whisky après, et pas n’importe lesquels. Je suis rentré, allongé dans la voiture avec un copain lyonnais, ivre mort. Et voilà... Ce sont de bons souvenirs de voir qu’il y a quand même des gens, plus vous êtes dans la merde, plus ils sont là. Ça existe, je les ai rencontrés. Et on continue à se voir avec certains. Pour en revenir à Laurent Ruquier, puisque c’est la question initiale, il a tout de suite fait un chèque de 15 000 balles, sans sourciller. Ça aide un peu. Il n’y a pas eu de contacts après, parce qu’il est tellement occupé par la radio, la télé, et tout ce qu’il fait ailleurs. Et je ne pense pas qu’il soit très pressé de me revoir.
Hermaphrodite : - Et dans le paysage des chansonniers et des comiques en France, est-ce que certains vous parlent ? Par exemple, Stéphane Guillon ?
Daniel Gros : - Oui, Stéphane Guillon je sais qu’il a une bonne réputation d’artiste, de mec de scène, mais il a une réputation de chiotte humainement. Donc, il ne m’intéresse pas. Si le mec n’a pas la qualité humaine, et qu’il n’a que la qualité artistique, ça ne m’intéresse pas. Qu’il crève ! ça me fait chier ! Pour moi, des modèles, ce sont des Philippe Avron, des Philippe Caubère, et encore pas tout. Quand on sait que Rufus interprète aujourd’hu des textes de Muriel Robin et de Pierre Palmade, c’est grave. Pour un auteur de cette classe et de ce talent, je dis que c’est grave. Il a pété un câble. Le petit vélo, c’était le titre d’un de ses spectacles, mais je crois qu’il l’a vraiment. Moi, les comiques ne m’intéressent pas. Les humoristes m’intéressent, les chansonniers m’intéressent, parce que j’ai découvert des gens attachants. On parlait de Martial Carré, il y a Edmond Meunier. Ce sont des gens attachants qui font leur boulot avec cœur, avec sincérité certainement, avec beaucoup d’humilité. Quand tu vois ce qu’on chie aujourd’hui comme futurs Coluche... effectivement, on les chie. Donc tu tires la chasse et ça part ! Aucun intérêt. Ces gens-là pourrissent notre lieu de travail, donc il faut les interdire de scène (rires). Pour la médiocrité, il faut une censure.
Patrick Font : - Jean Ferrat disait il n’y a pas longtemps, j’ai honte pour les comiques français de la télévision, et j’ai encore plus honte pour le public qui les applaudit.
Daniel Gros : - J’ai eu le malheur de voir récemment sur scène ceux qu’ils appellent les bons comiques, c’est-à-dire les Gad El Maleh, les Eric et Ramzy, les Dubosc... Je me cramponnais au fauteuil pour ne pas sortir, en me disant, regarde, regarde, essaie de comprendre ce qui se passe, il y a peut-être quelque chose qui t’échappe ? parce que je n’ai pas la science... évidemment, mais je ne comprenais pas ce qui se passait sur scène... Tu vois, mimer un mec avec chaussures de ski, c’est ce que je faisais tous les jours, mais dans la vie en déconnant dans un bistrot, sauf que je demandais pas 30 000 euros. Et encore, manque de pot, le perchman qui était à côté de moi était encore dix fois plus drôle que moi. Voilà, point barre. Et le fait que le public, qu’il y a 2500 personnes qui ont payé 38, 40, 45 euros et qui hurlent de rire... A mon avis, ils rient parce qu’ils ont payé 45 euros. Je pense qu’il y a un truc comme ça derrière. Tu mets ce même mec gratuit, comme ça dans un supermarché, les gens se cassent, parce qu’ils ont autre chose à faire, ils ont leurs courses à faire.
Hermaphrodite : - Quand Eric et Ramzy passent chez Ardisson, il y a aussi le fait qu’on les présente comme des comiques. Alors qu’on a vraiment l’impression qu’ils ne font leurs singeries uniquement pour noyer le poisson et cacher le fait qu’il n’y a aucun texte derrière, que ce sont tout sauf des comiques. Le simiesque est un paravent et il n’y aucune puissance intellectuelle, aucune réflexion de fond.
Daniel Gros : - Gad El Maleh disant, je me sens très proche des exclus... Je suis désolé, un exclu, à 45 euros, il ne viendrait pas voir ton spectacle mon pote. Si tu sens proche des exclus, fais la même chose, mais fais-le à deux euros. Là, je regarderai peut-être ton spectacle avec un regard différent. Je te dirais, tu as besoin d’un auteur et d’un metteur en scène. Là, je te dis, tu as besoin d’une cuvette de chiotte pour t’y balancer dedans, c’est tout.
Hermaphrodite : - Et un mec comme Djamel Debouzze qui est peut-être un peu atypique ?
Daniel Gros : - Pas trop d’avis, je ne l’ai jamais vu en scène. Je ne sais pas. C’est sûrement un mec qui a un bon fond. Gad El Maleh a sûrement un bon fond. Bigard a bon fond, parce qu’il fait vivre sa famille (rires). Ils aident des tas gens dans la merde. Djamel est en train de produire, si j’ai bien compris, deux spectacles de merde. Ben non, garde ton fric, mon gars, pars vivre dix ans à la Réunion et restes-y. Pourquoi pas ? Mais n’aide pas des gens qui vont pourrir notre lieu de travail ! Omar et Fred, un truc comme ça. Ça fait chier tellement de belles choses. Quand tu vois Daniel Jolin et Jean-Jacques Vannier, et que derrière tu vois ces gens-là qui demandent vingt fois plus cher pour faire de la merde. Ça m’emmerde que le talent, la rigueur, la subtilité ne soient pas reconnus. C’est grave. Comme dit Patrick, ce n’est pas seulement la faute de ceux qui font les produits, c’est aussi la faute de ceux qui l’achètent.
Hermaphrodite : - C’est sans doute parce qu’ils ne causent de tort à personne, qu’ils sont tous plus ou moins consensuels. Et parce qu’on les voit à la télé. Les gens ne vont voir que ceux qu’ils voient à la télé.
Daniel Gros : - Oui, mais ils causent du tort à des gens comme nous. Quand dans un lieu de théâtre, on te dit, on vient de dépenser 30 000 balles pour tel gogo, et qu’on a plus de sous, parce qu’on a pris un bide... Nous, on morfle !
Patrick Font : - Lorsque les gens font leurs courses dans les grandes surfaces, qu’est-ce que font les enfants, ils prennent le cd ou le dvd de la personne qu’ils ont vu la veille à la télé. C’est normal qu’ils fassent ça. Et c’est comme ça que ça marche. Les parents aussi. Tout est complètement faussé. Un gosse, il voit la Star Academy passer, il va dire à ses parents, je veux y aller. Donc, les parents sont forcés de l’accompagner. Il ne va pas y aller seul à 7 ans et demi, ben ça fait trois places ! Et ils pratiquent des tarifs honteux. J’en connais un près de chez moi qui voulais aller à voir Lorie qui passait à Annecy. Il a fait une scène, il a trépigné par terre jusqu’à ce que les parents cèdent. Et ils sont allés voir Lorie.
Daniel Gros : - Et l’argument est de dire, il y a 90 personnes derrière. Il y a 90 personnes derrière un spectacle comme celui de Lorie. Comme disait Font, manque de pot, il suffit d’un cul pour faire une merde (rires).
Patrick Font : - Ah j’ai dit ça ?
Daniel Gros : - Je crois que tu l’as emprunté à Aznavour.
Patrick Font : - Il avait dit ça à Mike Brandt lors d’une télé. C’était une vieille émission qui s’appelait Le Luron du dimanche, en 1973, et puis Mike Brandt qui disait, il me faut, il me faut quatre caméras, moi j’ai toujours quatre caméras, là il n’y en a qu’une ! Et Aznavour se lève, il avait la jambe cassée, avec sa canne, je le revois lui dire... et mon pote, je vais te dire une bonne chose, il suffit d’un cul pour faire une merde ! Mike Brandt nous faisait chier depuis une bonne demi-heure.
Hermaphrodite : - Et toi tu participais, tu lui écrivais ses textes ?
Patrick Font : - A Le Luron, oui. Il y avait toute une équipe qui parlait de l’actualité de la semaine, et il y avait toujours un ou deux chanteurs. Tous les chanteurs de l’époque y sont passés, Trenet, etc. C’était intéressant.
Daniel Gros : - C’est vrai ce que tu disais aussi, le yéyé est à la variété ce que le comique est à l’humoriste.
Patrick Font : - C’est Philippe Val qui disait ça, très belle observation. Il disait, on est en train de faire pour le comique ce qu’on a fait pour la chanson avec le yéyé dans les années soixante. C’est la même chose.

Philippe Krebs, William Guyot
P.S. Propos recueillis par William Guyot et Philippe Krebs le dimanche 16 janvier au café-théâtre, Le Nouveau Vertigo, à Nancy.
Le site de Patrick Font